FRANCE/USA: LA GUERRE ECONOMIQUE
Article de Ali LAIDI
Journaliste

"Il faut ignorer l'Allemagne, pardonner à la Russie et punir la France."
La menace proférée en mars 2003 par Condoleezza Rice, la conseillère du président Bush pour la sécurité nationale, a le mérite d'être claire. Les Français sont prévenus : l'Amérique leur fera payer leur position arrogante dans la seconde guerre du Golfe. Pour Thomas L. Friedman, célèbre éditorialiste du New York Times, les Américains doivent savoir que la France " n'est pas seulement une alliée irritante ou une rivale jalouse. Elle est devenue l'ennemie des Etats-Unis ". L'hypothèse d'un nouveau débarquement sur les côtes normandes visant à terrasser le régime chiraquien n'étant guère réaliste, il est fort à craindre que la vengeance américaine ne se manifeste sur le terrain économique.

" Nous avons servi trop longtemps de punching-ball à cette nation de troisième rang, déclarait début mars 2003 Pete King, représentant républicain de New York. Nous ne devons plus les considérer comme des alliés et le leur faire comprendre là où ça fait mal, au porte-monnaie. " Ce fut alors le retour du sempiternel appel au boycott des fromages, des vins et des produits de luxe made in France. Dès le mois de mars 2003, les professionnels annonçaient une chute d'environ 30 % des ventes de vins français.

Des élus américains attaquèrent également le fleuron de l'industrie de la restauration française, la Sodexho, au motif que l'entreprise fournissait une partie de l'armée américaine (un marché de 881 millions de dollars) ainsi que de nombreux établissements pénitentiaires. " Nous voulons faire passer un message au gouvernement français pour lui montrer que sa politique internationale a des conséquences économiques ", expliquait alors Jack Kingston (représentant républicain). Comme par hasard, des articles de presse sont apparus au même moment pour stigmatiser la Sodexho, accusée par des associations de défense des droits de l'homme de nourrir les détenus qui attendent dans les couloirs de la mort des prisons américaines. Face à cette campagne de dénigrement, la Sodexho, qui réalise 53 % de son résultat d'exploitation en Amérique du Nord, a évité le pire (du moins pour le moment) en expliquant qu'elle faisait travailler des milliers d'Américains dans ses usines. Un argument de poids qui a coupé l'herbe sous le pied de ses détracteurs.

Pour l'heure, on ne relève aucun cas d'entreprise française victime de la vindicte américaine. A moins de considérer que l'affaire récente de l'achat d'avions ravitailleurs par l'US Air Force en est une première illustration. L'été dernier, les journaux américains révélaient qu'un fonctionnaire du Pentagone, adjoint du responsable des acquisitions de l'armée de l'air, avait informé Boeing du montant des propositions faites par Airbus. Celles-ci étaient inférieures de 5 à 17 millions de dollars par appareil. On ignore si Boeing s'est aligné sur les tarifs de son concurrent, mais une chose est sûre : c'est la firme américaine qui a obtenu le marché. Depuis, l'adjoint a été embauché par le géant de Chicago, puis licencié le 25 novembre, en même temps que le dauphin du PDG de Boeing, pour manquement aux règles de la déontologie. Ces deux départs n'ont pas suffi à calmer la crise qui couvait. Une semaine plus tard, c'était au tour du PDG en personne, Phil Condit, de tirer sa révérence.

Décidément, le leader mondial de l'aéronautique a bien du mal avec les questions d'éthique. Le 24 juillet dernier, le Pentagone lui infligeait une amende de un milliard de dollars pour des faits d'espionnage industriel à l'encontre de Lockheed Martin. Ces deux multinationales américaines s'affrontaient sur des technologies de lancement de fusée.

Bien que les pratiques de Boeing semblent isolées, les relations transatlantiques sont loin d'être au beau fixe. A cet égard, il suffit de lister les principales industries clés des deux pays pour constater que les Etats-Unis et la France se retrouvent souvent en concurrence frontale. Aéronautique : Boeing contre Airbus. Spatial : Nasa et Boeing contre Arianespace. Armement : Boeing encore et Lockheed Martin... contre Dassault, Thalès et EADS. Dans le secteur de l'énergie, Français et Américains s'opposent aussi bien sur le pétrole que sur le nucléaire et l'eau. Et que dire de l'agro-alimentaire où Paris et Washington, qui ne perdent pas une occasion de critiquer mutuellement leur politique agricole, s'affrontent par multinationales interposées ? On raconte dans les milieux chargés de la sécurité économique que les Américains auraient identifié, au milieu des années 1990, 23 technologies d'avenir pour leur pays. Et ils auraient considéré que la France était leur concurrente directe sur 17 de ces 23 technologies. Voilà qui promet de furieuses batailles, dont certaines ont déjà commencé. En Irak, par exemple.

Le monopole du marché irakien

Dire que les Américains sont intervenus en Irak uniquement pour contrôler l'une des plus importantes réserves de pétrole du monde serait une erreur. Prétendre que le pétrole est absolument étranger aux buts de guerre de Washington en serait une autre. En réalité, l'or noir est un vecteur d'influence politique majeur pour les Etats-Unis dans la région et sert, aussi, les intérêts économiques de Washington. C'est pourquoi la Maison-Blanche a confié les principaux marchés de réhabilitation des installations pétrolières à des entreprises américaines et, notamment, à celles qui sont proches du président. Et cela, au mépris de toutes les règles de la concurrence internationale établies par l'OMC. Un rapport du Center for Public Integrity publié le 30 octobre 2003 indiquait que les 71 sociétés qui ont obtenu des contrats en Irak et en Afghanistan avaient participé au financement de la campagne électorale de George W. Bush à hauteur de 500 000 dollars. Soit un sacré retour sur investissement si l'on compare cette somme aux marchés décrochés par les deux firmes les plus intimes du clan Bush. Halliburton, via sa filiale Kellogg Brown and Root, devait empocher plus de 2,3 milliards de dollars pour remettre en état les infrastructures pétrolières irakiennes avant de perdre le contrat à la suite d'une affaire de surfacturation. Le vice-président Dick Cheney a présidé cette société de 1995 à 2000. Quant à Bechtel, leader de la construction et de l'ingénierie, elle a déjà reçu plus de un milliard de dollars. Là encore, même connivence : le PDG de Bechtel est membre du Conseil pour l'exportation, un organisme rattaché directement à la Maison-Blanche. Quant à son vice-président, il siège au Defense Policy Board dirigé par Donald Rumsfeld, l'homme fort du Pentagone. Et ce n'est pas fini : le gâteau pourrait être encore plus gros. Le 31 octobre dernier, la Chambre des représentants votait une subvention de 18,6 milliards pour la reconstruction de l'Irak (plus 1,2 milliard pour l'Afghanistan).

Vivement critiquée par les parlementaires démocrates, l'administration s'est engagée à ce que 50 % de la sous-traitance soient attribués à des sociétés non américaines. Les Britanniques, qui ont participé à l'effort de guerre en Irak, devraient être les premiers servis. Ne serait-ce que pour compenser la perte du contrat de reconstruction du port d'Oum Qasr - un marché de 4,8 millions de dollars remporté par l'entreprise américaine Stevedoring Services of America (SSA), alors que le port avait été conquis par les troupes de Sa Majesté. Les Français, considérés avant la guerre comme les principaux partenaires commerciaux de Bagdad, ne devraient, eux, ramasser que des miettes. Depuis le 9 décembre 2003 et le mémorandum du secrétaire adjoint à la défense Paul Wolfowitz, il est clair que les nations qui n'ont pas soutenu militairement les Etats-Unis seront exclues des marchés de la reconstruction. Alcatel, qui avait conclu un contrat de 85 millions de dollars avec le régime de Saddam Hussein, ne sait toujours pas si l'administration américaine à Bagdad honorera cet engagement. En tout cas, on n'ignore plus que les Américains ne veulent pas de la norme de téléphonie mobile GSM en Irak : ils tentent actuellement d'imposer leur propre technologie CDMA. Et tant pis si les autres pays de la région sont équipés en GSM !

Le dispositif de défense économique américain

George Bush père est le premier président américain à avoir posé avec force la question de la sécurité économique des Etats-Unis. C'est sous son mandat qu'apparaît l'Information Security Oversight Office (ISOO), un organisme chargé de la protection et de la gestion de toutes les informations économiques sensibles. L'ISOO accueille en son sein des membres du Pentagone, du département de l'Energie et des services de renseignement. Bush père n'en reste pas là. Dans la foulée, il lance le National Industry Security Program (NAISP). Il s'agit de sensibiliser l'ensemble de la communauté scientifique, technologique et industrielle américaine aux questions de guerre et d'espionnage économiques. Autre tâche de la NAISP : adapter les règles économiques afin de protéger les marchés domestiques. Le National Industry Security Program empêchera, par exemple, une société implantée aux Etats-Unis et possédant plus de 5 % de capitaux étrangers de bénéficier d'informations classées, habituellement distribuées par les agences fédérales. Dernière touche de la présidence Bush père : le redéploiement de l'activité des services de renseignement (CIA, FBI, NSA...) pour lutter contre les nouvelles menaces d'ordre économique et commercial.

Bill Clinton n'a plus qu'à suivre le mouvement. Nourri par les réflexions de spécialistes, le président démocrate va aller plus loin. Il comprend très vite que la puissance d'une nation ne passe pas seulement par son arsenal militaire. " La puissance de feu, c'est le capital, écrit Edward Luttwak, l'un des grands stratèges américains. La pénétration des marchés remplace les bases à l'étranger et les garnisons. Les équivalents des armes sont (...) les politiques industrielles et l'investissement. " C'est sous l'administration Clinton que les Etats-Unis mettent en place un vaste dispositif de sécurité économique. Une véritable machine de guerre à la fois défensive et offensive.

Au début des années 1990, les Etats-Unis ne sont pas en grande forme économique. Leurs parts de marché ne cessent d'être grignotées par l'Europe et surtout par le Japon, considéré alors comme l'ennemi économique numéro un. Les Américains en sont persuadés depuis la lecture d'un rapport commandé à la CIA en 1991. Les conclusions de Japan 2000 sont tellement dures à l'encontre de l'allié asiatique que la CIA elle-même tente de l'étouffer. Extraits : " La stratégie du Japon, formulée et conduite par une élite et par une bureaucratie polymorphe et protéiforme, est axée sur la conquête, le contrôle et l'utilisation de la puissance. Toutefois, la puissance du Japon n'est pas construite sur une supériorité militaire mais essentiellement sur la connaissance et sur la technologie de l'information. L'acquisition de la connaissance, ressource perpétuellement renouvelable, constitue et a toujours constitué pour le Japon un formidable atout sur le plan économique. "

Subitement, les Etats-Unis découvrent la concurrence internationale. Pis : ils s'aperçoivent que certains de leurs alliés prétendent contester leur leadership économique. Japan 2000 bouscule leur "vision optimiste du monde" - une vision " qui leur procure un faux sentiment de sécurité et les empêche de réagir convenablement pour protéger leurs intérêts nationaux ".

L'entrée en guerre

Convenablement ? Cela reste à voir. A partir de 1991, les Américains décident d'entrer en guerre économique. Fini le temps où Cordel Hull, le secrétaire d'Etat de Roosevelt, demandait à son pays de jouer le rôle du " benevolent leader ", quitte à perdre quelques parts de marché, le principal étant d'œuvrer pour le bien de l'humanité. L'Amérique n'a plus l'intention de laisser filer les technologies industrielles indispensables à sa sécurité nationale. Elle verrouille et lance une contre-attaque dont les effets se font sentir aujourd'hui.

Certes, elle ne part pas de zéro. Les grandes entreprises ont développé depuis longtemps une culture de l'information. Dès les années 1950, le géant de l'automobile General Motors s'est doté d'un service chargé de la surveillance des concurrents. Ce service, dont les fonds équivalaient à l'époque au budget des services de renseignement français, n'a qu'un inconvénient : il se préoccupe essentiellement de la concurrence interne. Les entreprises américaines n'ont pas vu venir le danger de l'extérieur. Ce sera la première tâche de l'Etat que de les aider à y voir clair. Son deuxième objectif consistera à renforcer le patriotisme des Américains et, plus particulièrement, celui des dirigeants d'entreprise.

En 1993, le Congrès consacre un rapport au rôle des multinationales. Impressionnés par le système japonais, les sénateurs demandent aux grandes firmes américaines " de faire leurs affaires au pays, de travailler avec les entreprises locales pour créer des emplois et de la richesse et de consacrer leurs bénéfices en priorité au bien-être des citoyens américains ".

Le choix des armes

Clinton va donner à son administration les moyens d'armer les entreprises. Le 13 janvier 1993, s'adressant au Sénat, le secrétaire d'Etat Warren Christopher ne s'embarrasse pas de précautions oratoires : " La sécurité économique doit être élevée au rang de première priorité de la politique étrangère américaine. " Un organisme est créé pour mettre en pratique ce nouveau credo : le Comité interministériel de promotion des exportations américaines (Trade Promotion Coordinating Committee). A sa tête, le secrétaire d'Etat au commerce est chargé de veiller à l'accroissement des exportations dans tous les secteurs d'activité. Pour le seconder, il peut compter sur dix-neuf agences fédérales, regroupées au sein de l'Advocacy Center. L'Advocacy Center, dont les bureaux sont situés au sein du département du commerce, a notamment pour mission de repérer à travers le monde les appels d'offres supérieurs à 2 milliards de dollars. Tous les moyens de l'administration sont mis en branle pour que l'industrie américaine décroche ces gros marchés. Cela peut aller d'une intervention directe du président des Etats-Unis jusqu'au lancement d'une opération des services de renseignement en passant par des courriers de ministres ou l'activation de lobbies.

D'autres organismes sont mis en place pour renforcer le dispositif de sécurité économique. En 1993 apparaît le National Science and Technology Council (NSTC). L'objectif de cette instance de coordination interministérielle consiste à soutenir la recherche technologique des entreprises américaines. C'est ainsi que Clinton et son administration ont soutenu, par exemple, l'industrie liée à Internet à travers le programme d'autoroute de la communication si cher au vice-président Al Gore. Le NSTC élabore des stratégies à long terme, des sortes de plans offensifs et dirigistes. Plutôt original pour un pays libéral ! Clinton a largement encouragé le rapprochement entre les secteurs civil et militaire en espérant que les technologies de demain naîtraient de ce mariage. En 1996, on ne compte pas moins de 2 000 opérations de fusion-acquisition aux Etats-Unis pour un montant de 164 milliards de dollars, soit une croissance de 26 % en volume et d'environ 50 % en valeur. De toute évidence, l'objectif d'un tel chamboulement économique est de garantir le leadership américain dans des secteurs technologiques de pointe en accentuant la concentration des entreprises.

La conquêtes des secteurs clés

Au cours des années 1990, cette stratégie passe par la conquête de secteurs clés de l'économie. Grâce à une politique d'acquisition tous azimuts, les Américains cherchent à conquérir le monopole de l'audit, de l'assurance et du recrutement. Au point d'inquiéter les autorités françaises qui assistent en spectateurs impuissants à la razzia anglo-saxonne sur les cabinets de recrutement et les cabinets de courtage français et européens. Il s'agit, en effet, de deux secteurs particulièrement sensibles qui permettent d'accéder aux informations protégées des sociétés. Par définition, l'assureur n'ignore rien de ses clients, de ses moyens de production, de ses produits, de son dispositif de sécurité, de son effort de recherche, etc. Sans parler de ce qu'il lui est possible d'apprendre sur la vie privée d'un chef d'entreprise lorsqu'il assure ses biens et sa personne. Or, en 1997, 70 % des grands comptes industriels français étaient détenus directement ou indirectement par des assureurs anglo-saxons tels que Aon ou Marsh et McLennan.

Les cabinets de recrutement peuvent être tout aussi performants. Ils permettent de déstabiliser une entreprise à travers une campagne discrète menée contre l'un de ses cadres. Faux recrutement, entrisme dans les états-majors, débauchage massif d'ingénieurs : autant de sources de fuite d'informations possibles. Un rapport de l'Institut des hautes études de la sécurité intérieure (Ihesi), encore confidentiel et daté de 1998, tente d'alerter les pouvoirs publics français sur les risques que de telles méthodes font courir aux entreprises, en particulier celles qui appartiennent à des secteurs sensibles : aéronautique, électronique, informatique...

Malgré quelques accrocs diplomatiques, les Américains semblent assumer cette politique économique particulièrement agressive. A la fin des années 1990, le département du

Commerce n'hésitait pas à publier la liste des contrats obtenus par des firmes américaines avec l'appui explicite des agences gouvernementales. Entre 1994 et 1997, onze contrats internationaux ont rapporté 18 milliards de dollars : système de contrôle du trafic aérien au Pérou, réseau électrique en Israël, environnement au Liban, avions de ligne et satellites de télécommunication en Arabie saoudite, électricité en Tunisie, incinération d'ordures à Taiwan... Une politique menée au nom de "l'aplanissement du terrain". Face à des gouvernements qui subventionnent leurs propres entreprises, les Américains jugent légitime de soutenir leur industrie en mobilisant tous les moyens à leur disposition.

A l'échelon suprême, le gouvernement fédéral a créé au début des années 1990 un National Economic Council qui siège au même niveau que le Conseil national de sécurité. C'est la première fois dans l'histoire des Etats-Unis que le commerce se trouve sur un pied d'égalité avec la défense. Le National Economic Council fournit à la Maison-Blanche l'ensemble des données nécessaires pour mettre en œuvre la stratégie de défense économique et d'exportation des produits made in USA. Du président aux salariés des entreprises, tous les Américains participent à cette hyper-compétition économique.

L'espionnage économique

En 2000, James R. Woolsey, ancien directeur de la CIA (1993-1995), reconnaît publiquement que son pays espionne les Européens. C'est à lui que Bill Clinton a confié la mission de réorienter les agences de sécurité vers le renseignement économique. Woolsey justifie sa politique par un argument imparable : les Européens ne remportent des marchés que parce qu'ils versent des pots-de-vin à leurs clients. Ce n'est donc pas, à ses yeux, une question de qualité technologique, " la plupart des technologies européennes ne valant pas grand-chose ". Dans une interview au Figaro, il précise les trois objectifs de l'espionnage économique : " Surveiller les entreprises qui contournent les sanctions décidées par l'ONU ou par les Etats-Unis. Suivre à la trace les technologies duales (applications militaires et civiles). Et, pour finir, traquer la corruption dans le commerce international. " Dans ce dernier domaine, Woolsey cite deux exemples : Thomson CSF au Brésil et Airbus en Arabie saoudite.

L'affaire des Airbus remonte à janvier 1994. A cette époque, la France est sur le point de signer avec les Saoudiens un contrat de 6 milliards de dollars portant sur des ventes d'armes et d'avions de transport civil. Le premier ministre Edouard Balladur en personne s'envole pour Riyad afin de sceller l'accord. C'est sans compter avec les Américains et leur redoutable dispositif d'écoute Echelon... La NSA, qui gère Echelon, se procure illégalement les conversations et le courrier échangés entre le siège d'Airbus, celui de la compagnie aérienne saoudienne et le gouvernement du royaume. Les Etats-Unis prétendent alors détenir les preuves d'une tentative de corruption de la part des Français. Il ne reste plus à Bill Clinton qu'à décrocher son téléphone pour que ce juteux contrat atterrisse dans l'escarcelle de l'industrie aéronautique américaine.

Même année, mêmes techniques et mêmes effets dans l'affaire Thomson CSF. Les Américains admettent avoir intercepté des conversations téléphoniques entre les Français et leurs clients brésiliens. Celles-ci font état de pots-de-vin qu'aurait versés Thomson CSF à des responsables brésiliens dans le cadre d'un contrat de 1,4 milliard de dollars pour l'achat d'un système de surveillance de la forêt amazonienne. Naturellement, à la suite de cette dénonciation, c'est l'entreprise américaine Raytheon qui remporte le marché. D'ailleurs, Raytheon remercia, sur son site Internet, le département du Commerce pour sa coopération ! Faut-il préciser que l'entreprise est un client important de la NSA qui lui a cédé la maintenance et les services d'ingénierie de certaines stations d'interception satellite ? Reconnaissant à demi-mot l'utilisation du réseau Echelon pour espionner leurs amis, les Américains ont, en revanche, toujours nié le recours à l'espionnage humain. Ils n'ont pourtant pas hésité à sauter le pas dans l'affaire Plagnol.

En 1993, Henri Plagnol, membre du Conseil d'Etat, est la cible d'une opération de renseignement menée par la CIA dans le cadre des négociations franco-américaines sur le GATT. A la faveur de la cohabitation, Plagnol est nommé au cabinet du premier ministre Edouard Balladur. C'est lui qui conseille l'hôte de Matignon sur les questions liées aux affaires culturelles. Les Américains veulent tout savoir sur l'état d'esprit des Français à la veille de la conclusion de ces accords économiques. L'agence américaine opère via un agent sous couverture : une femme brillante nommée Mary Ann Baumgartner qui travaille pour la fondation Dallas Market Center - laquelle est censée valoriser les échanges transatlantiques. La dame est surveillée par la DST depuis quelques années. Lorsqu'elle approche Henri Plagnol, la DST choisit, avec la complicité du haut fonctionnaire, d'intoxiquer la CIA en livrant de vagues informations. L'affaire aurait pu s'arrêter là. Mais, en 1995, Charles Pasqua, alors ministre de l'Intérieur, demande l'expulsion de cinq espions de la CIA dont quatre possèdent le statut de diplomate. Le bouillant ministre répond ainsi aux accusations américaines de corruption dans le marché d'équipement électronique radar du Brésil qui oppose Thomson CSF à Raytheon... Trois ans plus tard, c'est au tour de l'Allemagne de renvoyer trois agents de la CIA qu'elle soupçonne d'œuvrer contre les intérêts économiques allemands : deux hommes et une femme sans statut diplomatique qui n'avaient pas été " déclarés " comme agents américains aux autorités allemandes, contrairement à l'usage entre alliés. Les Allemands leur reprochent de s'intéresser de trop près à leurs secrets technologiques. Ils s'inquiètent également des activités de la station d'écoute de la NSA située à Bad Aibling, près de Munich.

Le plus souvent agresseurs, les Américains peuvent également être victimes d'espionnage économique. Les services français ont souvent été cités dans de telles affaires. Il suffit de se reporter au livre de Peter Schweizer Les Nouveaux Espions pour suivre les pérégrinations des espions français et allemands aux Etats-Unis. Au tableau d'honneur de l'espionnage industriel de Peter Schweizer, les Français arrivent largement en tête. Le journaliste cite quelques entreprises étrangères victimes des agents français : IBM, Texas Instruments, Du Pont, Bosch, Siemens...

Les habits neufs de la CIA

La CIA ne s'en cache même plus : les affaires économiques sont ses affaires. La National Performance Review (NPR), un audit gouvernemental effectué en 1993 sur l'ensemble des services fédéraux, précise la nature de ses missions. Le maître mot, à l'époque, c'est l'approche " client-fournisseur ". La CIA doit avant tout travailler pour satisfaire ses clients : l'administration fédérale et les entreprises américaines. En matière d'intelligence économique, trois niveaux d'intervention sont définis. Au niveau macroéconomique, l'agence pourra rédiger des rapports destinés aux décideurs politiques. Conformément au National Security Act, la loi qui institua la CIA en 1947, toute collecte de renseignements économiques au profit des entreprises américaines est interdite. Mais - et c'est là une illustration du génie stratégique des Américains - la CIA est autorisée à trouver des solutions intermédiaires qui lui permettent de leur communiquer un certain nombre de données. Il s'agit officiellement d'informations non classifiées qui s'adressent non pas à une entreprise en particulier, mais à des associations d'industriels. D'où la création par le Director of Central Intelligence (DCI) de la Community Open Source Program Office (COSPO). Dotée initialement d'un budget de 2 milliards de dollars, cette structure - qui regroupe la CIA, la NSA et la DIA - a pour but d'améliorer l'exploitation de l'information ouverte.

La CIA s'est également mise à l'heure de la nouvelle économie. En 1999, elle crée une société de capital-risque baptisée In-Q-Tel installée au cœur de la Silicon Valley. Cette société, qui reçoit 30 millions de dollars par an, permet aux espions américains de repérer les meilleures start-up dans le secteur des technologies de pointe et d'y investir pour en surveiller le développement. Elle a notamment investi dans Attensity (logiciel d'analyse des grandes bases de données), Tacit Knowledge Systems (réseaux de communication dans l'industrie pharmaceutique), Systems Research and Development (logiciel d'analyse pour les casinos), Intelliseek (traitement de l'information textuelle)... Le nom d'In-Q-Tel a été plusieurs fois cité dans l'affaire Gemplus. Avant les tristes événements du " 11/09 " les ressources financières de la CIA consacrées à l'intelligence économique atteignaient 40 % de son budget total.

Les Américains ont profité des attentats du 11 septembre 2001 pour renforcer leur sécurité. Ils ont mis en place un arsenal de mesures qui constituent autant d'atteintes à la liberté et d'entraves commerciales déloyales. Les compagnies aériennes étrangères, par exemple, se voient contraintes de fournir toutes les informations en leur possession sur les clients qu'elles transportent vers les Etats-Unis. En cas de refus, les lois du Congrès prévoient des amendes pouvant aller jusqu'à 5 400 euros par passager, voire carrément la suppression de l'autorisation d'atterrissage aux Etats-Unis.

Frits Bolkestein, commissaire européen chargé du marché intérieur, a eu beau protester contres ces dispositions unilatérales, contraires à la législation en vigueur dans la plupart des Etats membres de l'Union, l'ensemble des compagnies se sont exécutées. De plus, une directive européenne d'octobre 1995 précise que le transfert de ces données n'est autorisé que si le pays tiers " assure un niveau de protection adéquat ", ce qui n'est pas le cas des Etats-Unis, qui refusent de fournir ce type d'informations. Les Américains peuvent donc amasser, en toute impunité, des renseignements de toutes sortes sur les responsables économiques et politiques étrangers en déplacement sur leur territoire. Un dossier passager comprend, en effet, près de quarante rubriques : moyen de paiement, numéro du siège, nombre de personnes qui voyagent ensemble, santé du passager, régime alimentaire, réservation d'hôtel...

Désormais revenue au premier plan, l'Amérique n'entend plus lâcher la moindre miette de gâteau. Son dispositif, qui allie force militaire et puissance économique, est à présent rodé. Loin d'être une juxtaposition de structures administratives, ce système tire son efficacité de sa flexibilité : l'information circule rapidement, et avec un minimum de déperdition, de l'administration aux entreprises privées et vice versa.

Des entreprises en ordre de bataille

Dans le milieu de l'intelligence économique, on estime que l'offensive des sociétés américaines en direction de la France a atteint depuis cinq ans des proportions sans précédent. Dans les années 1990, les méthodes s'apparentaient encore à de la veille technologique classique. " Aujourd'hui - précise un membre des services de sécurité français -, toutes les sociétés américaines de rang technologique international pratiquent l'intelligence économique avec un professionnalisme et une rigueur insoupçonnés et sous-estimés en France. " Aux Etats-Unis, toutes les directions d'entreprise sont plus ou moins organisées de la même façon. Le président est flanqué d'un vice-président officiellement chargé de la stratégie, du knowledge management, de la recherche et du développement... En réalité, il ne s'occupe que d'intelligence économique. Il anime une cellule de quatre à cinq directeurs liés à la société par un accord de confidentialité et une charte d'éthique. Chaque direction comprend un certain nombre de spécialistes répartis par domaine de compétence. Le juriste a pour mission de protéger son président et de veiller à ce que sa société soit inattaquable. C'est le secteur défensif. Le responsable de la technologie définit les cibles à observer, les thèmes d'investigation et le traitement réservé aux informations recueillies. C'est le secteur offensif passif. Enfin, un spécialiste du renseignement choisit les modes d'investigation et d'intervention, d'acquisition et de traitement de l'information et de son exploitation. C'est le secteur offensif actif. La plupart du temps, ce responsable est issu des services de sécurité de l'Etat (CIA, FBI, NSA...). Cette cellule fonctionne dans la plus grande discrétion. Son existence est cachée au sein même de l'entreprise. Elle n'apparaît dans aucun organigramme officiel, mais elle est capable de se réunir en " War Room " en cas d'urgence.

Véritable pieuvre, ses tentacules se déploient sur le Vieux Continent à travers une myriade de petites sociétés de conseil anglo-saxonnes, " réelles ou imaginaires ", dont la durée de vie moyenne n'excède pas dix-huit mois. Le mode opératoire est presque toujours le même. Ces têtes de pont, essentiellement peuplées de Britanniques en raison des accords bilatéraux qui les lient à leurs homologues américains, approchent d'abord les dirigeants des filiales de ladite société américaine en France ou en Allemagne. Lorsque le patron d'une filiale demande à sa maison mère l'autorisation de faire appel à ce cabinet de conseil, la réponse est évidemment positive. La filiale met alors son propre réseau français ou européen à la disposition des consultants britanniques qui recueillent les informations, les traitent, les synthétisent et les renvoient à la société américaine qui les emploie.

De cette manière, les Américains parviennent à connaître les dernières avancées de leurs concurrents français dans les domaines qui les intéressent : matériaux, technologie des composants, simulation numérique, moteurs d'avions, de missiles, de lanceurs spatiaux, organisation des entreprises, sécurité des systèmes d'information, profils des hommes clés, stratégie et financement des entreprises, techniques de fusion-acquisition, coût des matériaux, recherche universitaire et privée...

Ces sous-marins américains interviennent également dans un autre cadre commercial : celui des contrôles effectués ordinairement par les grands donneurs d'ordres chez leurs fournisseurs. Une procédure légale qui se justifie par la nécessité de vérifier la qualité des matériels fabriqués par le sous-traitant. Mais, lorsque le donneur d'ordres fait appel à des cabinets de conseil pour auditer le fournisseur, ce dernier devient une proie facile pour ces sociétés. Simples antennes d'entreprises américaines concurrentes, elles rassemblent en quelques jours d'audit des informations qui auraient pu nécessiter des mois de recherche.

Jusque-là, ces méthodes pour le moins déloyales restent dans la légalité. Mais les Américains sont capables d'agissements bien plus machiavéliques. Certaines grandes sociétés ont, en effet, mis en place un système destiné à piéger les dirigeants de leurs filiales françaises et européennes. Une machination diabolique couverte, le plus souvent, par une sorte d'omerta du business.

Première étape : on demande au dirigeant français ou allemand de rencontrer des spécialistes, en général britanniques, des fusions-acquisitions. Ces derniers lui remettent des documents confidentiels sur des sociétés cibles avec lesquels la maison-mère envisage un partenariat. Naturellement, ces spécialistes travaillent dans une société qui n'a aucune existence légale. Le dirigeant français, lui, ne le sait pas. En revanche, les documents sont bel et bien facturés par la filiale qu'il dirige. Il n'est pas rare que, à l'aide de son réseau, il enrichisse les études fournies par les pseudo-auditeurs britanniques. L'analyse, ainsi complétée et classée confidentielle, est envoyée à la maison mère qui bénéficie d'une information à haute valeur ajoutée.

Seconde étape : la société de conseil britannique disparaît du jour au lendemain, le projet d'acquisition aussi. Pour le dirigeant français, l'affaire peut en rester là. Mais sait-il, à ce moment-là, qu'une petite bombe à retardement le menace ? Car, le jour de son départ ou en cas de conflit avec sa direction américaine, le dossier peut ressurgir comme par enchantement. Des auditeurs dûment mandatés peuvent le tirer de sa retraite et le faire parler. Ils s'aperçoivent alors que la société de conseil britannique n'a jamais existé et que, par conséquent, les factures sont fausses. Le dirigeant français, incapable de fournir le moindre justificatif émanant de la maison mère prouvant sa bonne foi, tombe logiquement sous le coup de la loi pour abus de biens sociaux. Le piège se referme. Il ne lui reste que le licenciement pour faute grave ou la démission. A ce jour, une quinzaine de dirigeants français auraient été victimes de ce genre de mésaventure. Quant aux poursuites judiciaires, la société mère n'a même pas besoin de s'en occuper directement. La sale besogne est assurée par les commissaires aux comptes qui transmettent le dossier au procureur de la République. Les Américains n'ont plus qu'à suivre l'affaire via un cabinet français d'avocats ayant reçu la délégation des défenseurs habituels de la société mère. " Ce système est remarquable - conclut un consultant en intelligence économique -, mais peu connu par les autorités de la police ou les autorités judiciaires françaises. Seuls les spécialistes de services de surveillance sont en mesure d'apprécier la finesse du montage. "

Le retard français et... européen

Reste à savoir si, en France, cette vision d'un monde en perpétuelle compétition économique est bien ancrée dans les esprits. Il paraît que non, si l'on en croit certains experts. Pour Christian Harbulot et le général Jean Pichot-Duclos, la France doit se réveiller. " Face à une Amérique conquérante et à des alliés qui sont devenus des adversaires économiques, notre pays semble enlisé dans ses problèmes intérieurs et ne plus voir ce qui se passe à l'extérieur des frontières... La guerre commerciale, économique, qui fait rage menace la vie quotidienne de nos concitoyens ". Et de poser la question lors d'un colloque organisé par l'Ecole de guerre économique le 29 mars 2003 : " La France a-t-elle encore une stratégie de puissance ? " Une question à laquelle Bernard Carayon, député du Tarn, a tenté de répondre. Le parlementaire du Sud-Ouest s'est vu confier en janvier 2003 la rédaction d'un énième rapport sur l'intelligence économique par le premier ministre Jean-Pierre Raffarin. " La compétition économique mondiale contraint nos entreprises à des efforts permanents d'innovation, de prospection, de qualité et de rentabilité, explique le locataire de Matignon dans sa lettre de mission. Pour conduire au mieux ces actions, les acteurs économiques ont besoin d'une information fiable et prospective, et doivent pouvoir se prémunir contre des accès non souhaités à leurs propres données. "

Rendu à la mi-juillet 2003, le rapport du député en appelle au patriotisme économique, reprenant ainsi à son compte un slogan formulé discrètement dans certains cercles de la société française au milieu des années 1990. Il formule trente-huit propositions afin de placer l'intelligence économique au cœur d'une politique publique de l'Etat visant à construire " une France plus riche, mieux protégée, mieux respectée ". Pour résumer son projet, Bernard Carayon use d'une métaphore cinématographique : "Trois mariages et un enterrement." Mariage entre les administrations publiques, mariage entre les acteurs publics et privés, mariage entre l'information ouverte " et celle qui l'est un peu moins... ". Quant à la place au cimetière, il la réserve aux " naïvetés françaises ". Si l'auteur du rapport explique clairement les deux premiers mariages et l'enterrement, en revanche il ne donne aucun détail sur les troisièmes noces (entre information ouverte et " celle qui l'est moins ", comme il la définit pudiquement). Il est vrai qu'il ne faut pas heurter les bien-pensants. Toutes les naïvetés françaises n'iront donc pas au cimetière en même temps.

Parmi les propositions, on retiendra d'abord la nécessité pour l'Etat de définir les secteurs économiques stratégiques " en termes de souveraineté, d'emplois et d'influence ", ainsi que les technologies qui en dépendent. A retenir également, la création d'un organisme composé de personnalités issues du monde économique et scientifique dont la mission consisterait à émettre des avis sur la politique d'intelligence économique de l'Etat. Avec le CNCSE (Conseil national pour la compétitivité et la sécurité économique), Carayon ressuscite le CCSE mis en place par Balladur en 1995. Il reprend par la même occasion l'idée d'un Intranet gouvernemental, déjà imaginé par le CCSE en 1996. Plus original : il préconise la nomination d'un délégué interministériel en charge des questions d'intelligence économique. A la mi-décembre, Alain Juillet, numéro 2 de la DGSE, était pressenti pour ce poste. Sans fausse pudeur, le document de Bernard Carayon brise un tabou : celui du rôle des services de renseignement dans la guerre économique. " Il est temps, écrit le député, de passer d'une posture statique et réactive (la défense) à une démarche active (la sécurité économique) engageant tous les services de l'Etat, et en premier lieu les services de renseignement et de sécurité. " Le rapporteur place la DST au centre de ce nouveau dispositif, sans pour autant exclure les autres services de sécurité : RG, PJ, DGSE, DPSD, DGA, gendarmerie... Dans ce petit jeu, tous les coups sont permis, mais mieux vaut s'y préparer en mettant les troupes en ordre de bataille.

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« Punir l’Allemagne, négocier avec la France, détruire l’Europe ! »

L’édito de Charles SANNAT

Article publié le 05.07.2018

Mes chères impertinentes, mes chers impertinents,

Celles et ceux qui sont abonnés à ma lettre STRATÉGIES pourront mettre en perspective, au regard de la stratégie trumpienne globale décrite, ce complément d’information qui a fuité du côté américain, puisque c’est le Washington Post qui a révélé que Trump aurait proposé à Macron, lors de sa visite officielle en avril dernier, de quitter l’Union européenne et de négocier avec les États-Unis un accord de libre-échange plus intéressant que les conditions dont bénéficie l’Union européenne.

Avant de revenir sur cet article du Washington Post, je voulais partager avec vous quelques considérations et préoccupations d’ordre géopolitique sur ce que nos amis les Américains ont en tête comme projet pour les Européens en général, les Allemands en particulier et les Français accessoirement.

En mars 2003, Condoleezza Rice, la conseillère du président Bush pour la sécurité nationale, déclara cyniquement, suite au refus du président de la République Jacques Chirac d’engager notre pays dans ce qui s’avérera effectivement la funeste aventure militaire américaine en Irak, « il faut ignorer l’Allemagne, pardonner à la Russie et punir la France ».

La France fut effectivement punie, notamment économiquement puisque nous ne signerons aucun contrat international d’importance pendant des années.

Aujourd’hui, les nécessaires besoins qu’imposent des circonstances différentes pour le pouvoir américain en place nous permettent de nous inspirer de cette phrase de Condoleezza Rice et de l’adapter aux nécessités du jour.

« Punir l’Allemagne, négocier avec la France, détruire l’Europe ! »
Voilà quelles sont quelques-unes des étapes intermédiaires pour atteindre l’objectif ultime de la stratégie trumpienne, à savoir restaurer le leadership et la domination américaine sans partage sur le monde.

Pourquoi punir l’Allemagne ? Parce que l’Allemagne est le maillon fort européen, et qu’une Allemagne affaiblie ne pourra pas peser autant en Europe, mais ce n’est pas tout.
L’Allemagne a un modèle économique mercantiliste. Elle produit et exporte beaucoup, importe peu. Ses excédents sont considérables. Par nature, l’Allemagne est donc profondément mondialiste et globaliste, car la mondialisation a été très bénéfique pour 3 pays dans le monde en ordre décroissant de profits réalisés. En numéro un, la Chine. En seconde position… l’Allemagne. Au troisième rang, le Japon.

L’Allemagne et ses positions ultra-mondialistes et libre-échangistes en font l’ennemi numéro un à abattre en Europe pour les États-Unis.

Autre élément, affaiblir l’Allemagne c’est évidemment affaiblir l’euro, tuer l’euro c’est favoriser le dollar et tuer l’Europe qui ne se remettrait pas d’un tel désastre (inéluctable et qui sera hâté par Trump).

Négocier avec la France, c’est favoriser les conditions d’une rupture de la colonne vertébrale européenne incarnée par le couple franco-allemand.

Ce que Trump a proposé à Macron, c’est de trahir l’Allemagne de Merkel et de sauver les fesses des Français au prix de l’explosion du rêve européen de nos europathes mondialistes.

La réponse de Macron a été sans appel… : « Si cela avait été évoqué, compte tenu de mon engagement européen, je vous laisse imaginer quelle aurait été ma réponse. »

Effectivement, l’engagement du Président français à l’égard de l’Union européenne est total et ne peut pas être remis en cause. L’Europe, le libre-échange font partie de son logiciel politique et de sa « mission ». Il n’a d’ailleurs jamais caché cela et s’est toujours présenté comme le défenseur de la construction européenne telle qu’elle est mise en œuvre depuis les années 50.

L’objectif des États-Unis est ici de diviser pour mieux régner, une stratégie aussi vieille que le monde, et on voit déjà à l’œuvre les services américains qui agitent l’Allemagne sur le sujet migratoire en aidant au développement d’une crise politique majeure pour tenter d’abattre Merkel, vous savez, le « leader du monde libre ». Du métier, et jours comptés.

Quand Merkel tombera, et les Américains la pousseront, que fera Macron ? Le « deal » proposé par Trump ne sera certainement plus aussi favorable évidemment.

Trump aurait proposé à Macron de quitter l’Union européenne

« Peut-on imaginer la France quitter l’Union européenne ? Visiblement Donald Trump l’a fait. Le Washington Post affirme que lors de son entrevue avec Emmanuel Macron au mois d’avril, le président américain lui aurait proposé de sortir de l’Union européenne pour signer un accord bilatéral avec les États-Unis »… C’est ce que rapporte L’Express dans cet article.

En tuant l’Europe, les États-Unis s’assureront la maîtrise du monde… Sauf la Russie et la Chine, mais finalement, si démondialiser le monde nécessite de reconstruire un mur, un peu plus loin que Berlin et du côté de l’Ukraine pour isoler Russes et Chinois, cela n’empêcherait pas les Américains de dormir.

Pendant ce temps, les Chinois vont tenter de réagir en proposant à l’Europe des accords commerciaux, accords commerciaux qui seront surtout bons pour la Chine, tant nous négocions comme des pieds depuis plus de 30 ans avec les Chinois sous prétexte de s’ouvrir un marché 1,5 milliard de consommateurs potentiels.

Dernier élément de réflexion, la démondialisation a un prix, la domination américaine et le retour de son leadership a un coût.

Il n’y aura pas de démondialisation « douce » et « pacifique », il sera nécessaire de faire dérailler le fonctionnement du monde tel qu’il est et cela va entraîner une crise très forte.

Cette crise sera déclenchée par les Américains, au moment opportun pour eux. Ils seront touchés, comme ils le furent en 1941. Ils étaient au fond du trou, dans les cordes ! Sans marine, sans navire, sans armée, en quelques mois ils ont jeté les bases d’une industrie de l’armement gigantesque qui leur a assuré depuis 1945 la domination du monde.

Ils s’apprêtent à refaire la même chose. Vous n’achèterez bientôt plus chinois mais américain, et pour réussir cela, Trump et sa clique écraseront tous leurs adversaires sans la moindre pitié.

Si Macron a gagné les poignées de mains devant les caméras, le pauvre bougre perdra le bras de fer à la première partie. L’Europe, désunie, n’aura aucune chance face à la raison d’État américaine.

Nous allons prendre une sacrée dérouillée, alors pour une fois, je ne vous fais pas un avis de tempête, mais un avis de raclée, et cela nous fera nettement plus mal.

Il est déjà trop tard, mais tout n’est pas perdu. Préparez-vous !

Charles SANNAT