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A LA UNE France - Etats-Unis : histoire d'un retournement

L'Irak les avait séparés. Le dossier syro-libanais et, maintenant, l'Iran les réunissent. Sans l'enthousiasme de naguère.

Par Sylvie Kauffmann et Nathalie Nougayrède Publié le 05 avril 2006 à 16h38 - Mis à jour le 12 avril 2006 à 09h00

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Evian, juin 2003. Lorsque George W. Bush arrive à l'Hôtel Royal, au sommet du G8, où Jacques Chirac joue les amphitryons, personne ne sait vraiment comment les choses vont tourner. Les relations entre Paris et Washington sont au plus bas, l'atmosphère est glaciale. En mars, les Américains ont envahi l'Irak. La France a pris la tête du front du refus, elle a "orchestré l'opposition", observe-t-on amèrement à Washington. Plus que tout autre, un moment a symbolisé cette résistance : le discours de Dominique de Villepin à l'ONU, le 14 février 2003. Les Français y ont vu du panache, les Américains une trahison. La brouille est profonde. "On ne se parlait plus", se souvient un responsable français. Outre-Atlantique, le french bashing - une campagne de dénigrement organisée, accuse-t-on encore à Paris - a fait de la relation bilatérale un champ de ruines.

Vers la mi-avril, la première phase de la guerre terminée, Condoleezza Rice, alors conseillère pour la sécurité nationale, se paye même le luxe de décliner une offre française d'aide à la pacification de l'Irak. Pour elle, le monde se divise alors en deux camps : ceux qui étaient aux côtés des Américains dans l'invasion et ceux restés en dehors. Ceux-là, qu'ils y restent. La presse lui prête cette phrase : "Ignorer l'Allemagne, pardonner à la Russie, punir la France."

A Evian, au moment de la rencontre, les deux présidents se jaugent, semblent hésiter sur la posture à adopter. Les collaborateurs retiennent leur souffle, scrutent les visages. La poignée de main est énergique. "Il fallait renouer", commente un témoin. Maintenant, il va falloir remonter la pente.

Trois ans après le début de la guerre en Irak, l'ambassadeur américain à Paris, Craig Stapleton, qualifie les relations de "normales". Compte tenu de l'état exécrable dans lequel elles étaient plongées, c'est un exploit. Plus inspiré, un chroniqueur diplomatique réputé, David Ignatius, décerne à M. Chirac dans le Washington Post le titre de "meilleur allié de Bush". Toutes les cinq à six semaines, raconte-t-on de source française, Maurice Gourdault-Montagne, le conseiller diplomatique de Jacques Chirac, un haut-fonctionnaire de 52 ans au profil classique de grand diplomate de carrière, atterrit à Washington, où il est désormais reçu à bras ouverts. Au Conseil de sécurité de l'ONU, sur le dossier iranien, la France et les Etats-Unis font face, unis, à la Chine et à la Russie, "qui jouent aujourd'hui le rôle qu'occupait la France sur l'Irak", relève Philip Gordon, expert des relations transatlantiques à la Brookings Institution. "C'est un retournement remarquable."

Comment s'est-il opéré ? Chaque côté a tendance à s'en attribuer le mérite. "La France et les Etats-Unis sont allés jusqu'au bord du précipice, analyse M. Gordon. Puis ils ont regardé au fond et ils n'ont pas aimé ce qu'ils ont vu." L'histoire du rapprochement franco-américain est une histoire de raison et de nécessité, d'intérêts partagés, d'habileté personnelle et d'opportunités diplomatiques. On ne trouvera ni amour ni passion dans cette affaire-là. Le temps des envolées lyriques est révolu.

En septembre 2003, à New York, M. Chirac prononce devant l'Assemblée générale de l'ONU un discours condamnant l'unilatéralisme. M. Bush, auréolé de ce qui apparaît encore comme une victoire militaire en Irak, le prend très mal. Il lance à un officiel français : "Dites aux Syriens que je suis un méchant unilatéraliste !" La France est au ban des alliés : lorsqu'elle reçoit ses homologues à dîner, Mme Rice place près d'elle ceux de la coalition et relègue le Français en bout de table. Jacques Chirac, lui, suit de près le dossier syro-libanais et s'inquiète de voir la Syrie reprendre la main. En novembre, il envoie discrètement Maurice Gourdault-Montagne à Damas. Au président Bachar Al-Assad, le diplomate explique : "Le monde change, il s'est passé des choses en Irak... Ceux qui restent immobiles se retrouvent perdants. Il faut bouger." Et l'émissaire précise : "Ce n'est pas le menu américain que je vous soumets là." La France ne veut pas paraître jouer les petits télégraphistes. Le voyage n'a pas été coordonné avec Washington, mais avec Berlin et Moscou. L'ouverture échoue. Il n'y aura jamais de réponse syrienne.

L'ambiance est plus amène en juin 2004, en Normandie, lors des cérémonies du soixantième anniversaire du Débarquement. Au Quai d'Orsay, M. de Villepin a été remplacé par Michel Barnier, plus inoffensif. Entre-temps, la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne ont lancé une initiative en direction de l'Iran pour éviter un dérapage du dossier nucléaire, mais elle donne aussi du temps à l'administration Bush, qui n'a pas encore arrêté son choix face à Téhéran. Lors d'un dîner, Jacques Chirac dit à George Bush : "Vous vous intéressez à la démocratie ? Le Liban est un petit pays. Il faut lui donner sa chance."

Les deux leaders se voient à nouveau quelques jours plus tard en Géorgie, pour le G8. M. Bush est en pleine campagne électorale. Il pose en rassembleur, cherche à "vendre" à ses interlocuteurs l'idée d'un vaste programme de démocratisation du "Grand Moyen-Orient", du Maghreb au Pakistan. Horripilée, la diplomatie française s'est employée, pendant les préparatifs, à vider le concept de sa substance. Elle se méfie de ces fondations destinées à aider la société civile, dans lesquelles elle voit des viviers de néoconservateurs. La démocratie, pourquoi pas, disent les Français, mais il ne faut pas provoquer les gouvernements en place. Respecter le rythme de ces sociétés orientales. Ne pas imposer un modèle.

Le Liban devient le socle du rapprochement franco-américain. Le 17 août, après avoir fait un point téléphonique avec le président Chirac, M. Gourdault-Montagne appelle Mme Rice et lui propose de venir la voir. Elle saisit la balle au bond : "Venez donc déjeuner !" Le Français saute dans un avion et présente à son interlocutrice un projet de résolution sur le retrait des troupes syriennes du Liban. Cela deviendra la résolution 1559, votée le 2 septembre 2004 à l'ONU. La finalisation du texte se déroule sur le portable de Mme Rice, qui sort à plusieurs reprises de la convention du Parti républicain, à New York, pour téléphoner. L'Elysée tient Mme Rice informée d'une tentative syrienne de diviser les Européens. "Les Américains ont été étonnés de cette loyauté", relate un responsable français. Encouragés, les Français gardent le contact, relayés à Washington par leur ambassadeur, le très actif Jean-David Lévitte.

Dans la capitale fédérale, un tournant se dessine, qui va considérablement aider le jeu français. George Bush réélu, mais en difficulté en Irak, veut se rapprocher des alliés européens. L'heure de la diplomatie a sonné. En janvier 2005, il confie la politique étrangère à Condoleezza Rice, nommée secrétaire d'Etat à la place de Colin Powell, qui n'a jamais eu son oreille. Elle s'entoure d'une équipe de diplomates expérimentés, bons connaisseurs de l'Europe : Robert Zoellick, Nicholas Burns, Dan Fried. Elle affirme son influence, tandis que celle des néoconservateurs commence à décliner. Elle exile à New York, comme ambassadeur à l'ONU, le dogmatique John Bolton et le flanque d'un fin diplomate, Alejandro Wolff, jusque-là en poste à Paris. Elle règne sur le département d'Etat et sur la Maison Blanche, où son ancien adjoint, Stephen Hadley, lui a succédé à la tête du Conseil national de sécurité (NSC). "En réalité, Hadley est resté son adjoint, confie un habitué des lieux. Le centre de gravité s'est déplacé du NSC vers le département d'Etat. Autant pendant le premier mandat de Bush le département d'Etat ne comptait pas, autant dans le second il est essentiel."

A peine nommée, la nouvelle secrétaire d'Etat vient en Europe et fait un tabac à Sciences Po, où le Tout-Paris se précipite pour l'écouter. Elle est suivie par son président, dont la visite à Bruxelles en février 2005 confirme la fin des hostilités transatlantiques. Avec le chancelier allemand Gerhard Schröder, George Bush parle de l'Iran et décide de laisser la troïka européenne mener la danse. Huit jours avant son voyage, le 14 février, l'ancien premier ministre libanais Rafik Hariri a été assassiné à Beyrouth : l'événement, sur lequel Paris et Washington ont la même analyse, le doigt pointé vers Damas, est un facteur déterminant du rapprochement franco-américain.

A la Maison Blanche, M. Hadley est désormais l'interlocuteur de M. Gourdault-Montagne. Mais lorsque ce dernier vient à Washington, "Condi Rice s'arrange toujours pour le voir", précise une source française. Les voyages transatlantiques du conseiller de M. Chirac sont désormais routiniers : sept depuis un an.

Signe des temps, Walter Jones, l'élu de Caroline du Nord qui a eu l'idée, en mars 2003, de rebaptiser les "French Fries", nom donné aux frites par les Américains, en "Freedom Fries", les "frites de la liberté", dans les restaurants du Congrès, pour souligner en quelle bassesse la France était désormais tenue à Washington, est devenu l'un des plus ardents critiques de la guerre en Irak. L'idée des frites, il n'en est pas fier et préférerait "ne l'avoir jamais eue".

Aujourd'hui, l'Elysée se sent "dans le jeu", se voit en "passeur" entre les Etats-Unis et certains pays arabes où la France estime jouir d'une forte crédibilité, d'autant plus que la disparition de Yasser Arafat, le 11 novembre 2004, a supprimé l'un des points de friction entre Européens et Américains. "On est là pour retenir le bras des Américains. Ils sont à l'écoute de notre vision", dit un officiel français. "Notre leitmotiv : le consensus. On ne peut plus s'offrir une nouvelle division du monde, comme sur l'Irak." Paris revendique aussi un rôle d'intermédiaire avec la Russie, grâce à la "relation très forte" que Jacques Chirac entretient avec Vladimir Poutine. "Les Russes nous confient : "Si les Américains nous disent de faire quelque chose, on refuse, on se braque. Si ce sont les Français, on écoute."" Une lecture quelque peu différente est faite à Washington, où M. Poutine a cessé d'être perçu comme "un ami". M. Chirac a peut-être l'oreille du président russe, mais cela ne se voit guère, juge-t-on côté américain, "surtout si l'on considère le comportement du Kremlin sur des dossiers comme l'Ukraine et l'énergie...".

Est-ce la grande réconciliation ? Après trois années de rafistolage en coulisse, côté français, on est loin de le claironner. L'opinion publique reste résolument anti-Bush. Si les Américains considèrent les Français comme leurs alliés les plus efficaces en matière de lutte antiterroriste, c'est parce que, là encore, l'intérêt est commun. Paris se garde d'ailleurs de s'en vanter. C'est plutôt dans le silence qu'il faut voir la volonté de coopérer : délibérément discrète sur Guantanamo et les prisons secrètes de la CIA, la France s'abstient aussi, désormais, de demander le retrait des troupes américaines d'Irak.

Côté américain, on est sans illusions sur la profondeur de l'antiaméricanisme en France et, tout en se félicitant de l'efficacité de la coopération sur le dossier syro-libanais et sur l'Iran, on reste dans l'expectative sur la Russie ou sur la manière de gérer le Hamas palestinien. Et l'on ne fait pas mystère de tout ce qui sépare encore les deux pays. "Les visites de Gourdault-Montagne à Washington sont le fruit du consensus qui a émergé entre la France et les Etats Unis, et non l'inverse",souligne un responsable occidental.

Parmi les "zones de non-convergence", les Américains citent le rôle de l'OTAN, qu'ils voudraient voir évoluer en forum politique, ce que les Français rejettent, car ils y voient une tentative d'affaiblir l'ONU. Ils citent aussi volontiers les réticences françaises sur la démocratisation dans le monde, illustrées par les nuances faites à Paris entre "démocratie" et "droits de l'homme" et par la manière dont les officiels français "lèvent les yeux au ciel chaque fois que M. Bush évoque "la fin de la tyrannie"". M. de Villepin est toujours persona non grata à Washington, et, raille un officiel, "on n'entend pas monter la clameur pour une visite d'Etat du président Chirac". Et puis, pour aussi fiers d'eux que puissent être les artisans de ce rapprochement, la qualité de cette relation-là est encore incomparable avec la fameuse "relation spéciale" qui unit l'Amérique et le Royaume-Uni. Chaque semaine, Tony Blair et George Bush communiquent par visioconférence. Washington apprécie le soutien de la France à la formation d'un nouveau gouvernement en Irak, mais espère plus. "On sait que Paris n'enverra pas de forces de sécurité, dit une source américaine, mais la France, qui a des relations privilégiées avec les sunnites irakiens, doit être amenée à jouer un rôle."

Le ton est à l'expectative. Si "Condi" Rice a gratifié l'Elysée d'une visite, jeudi 30 mars, ce ne fut que pour une heure trente, casée entre un déjeuner à Berlin avec Angela Merkel, dont le credo démocratique est plus en phase avec celui de la Maison Blanche, et un week-end avec Jack Straw, le secrétaire au Foreign Office. C'est d'ailleurs avec lui qu'elle s'envole ensuite pour Bagdad. L'Irak, ça crée des liens.

Journalistes : Sylvie Kauffmann et Nathalie Nougayrède