Bonjour, je suis votre narratrice. Vous n'avez pas besoin de savoir qui je suis. Vous essaierez de le deviner mais je vous assure, vous n'avez pas besoin de le savoir. Pas pour l'instant.

Le mercredi après-midi, à 14h00 précise, je m'autorise une balade. J'aime choisir des endroits vivants, là où il y a des gens. Je vais au parc le plus souvent. Des fois, j'y suis appelée. Pour le "travail".

J'observe, je note et je réfléchis. Peu à peu, j'arrive à des conclusions ou bien à des souvenirs intemporels.

Parmi les histoires que j'ai pu écrire, les gens que j'ai pu observer, il y avait ces deux-là, sur le banc de la 9ème allée, sous le cerisier.

Ça faisait peut-être 1 ans que je les suivais, mais eux, ça faisait 75 ans qu'ils se suivaient. Ils avaient l'habitude de venir tous les mercredis après-midi, ils plaquaient la fameuse nappe à carreaux sur le sol et débouchaient une bouteille de champagne, toujours la même - de ce que j'ai pu comprendre, il était mauvais ce champagne.

Lui, il était doux et bienveillant. Il avait ce romantisme ancien et poli; ce respect pour elle qui montrait sans aucun doute possible tout l'amour qu'il lui portait. Elle, elle avait ce regard rempli de bienveillance, elle l'aidait à marcher et passait souvent ses mains dans les cheveux neige de son mari. Ils avaient des rides, partout, on avait l'impression qu'ils souriaient tout le temps.

Ils pic-niquaient donc. Pas grand chose : juste un sandwich chacun. Le même à chaque fois. Pourtant, ils demandaient chacun à l'autre le parfum de celui-ci. Ils répondaient et se regardaient tendrement.

D'une semaine à l'autre, leurs gestes ne changeaient pas, ils se regardaient de la même façon et mangeaient les mêmes choses. Le soir, il déposait sa veste en tweed rapiécée sur les épaules de sa femme. Il l'embrassait et posait sa tête sur ses jambes. Puis, ils regardaient le ciel. Ils observaient les constellations et souriaient. Le même sourire chaque fois. Il n'était pas faux cependant, car un sourire que l'on fait trop souvent peut paraitre inutile, recyclé. Non, c'était le plus beau sourire que l'on m'a permis d'observer.

Au début, je ne comprenais pas, je les trouvais stupides, idiots. Ils recommençaient tout à chaque fois, j'avais l'impression qu'ils ne progressaient pas, qu'ils se bornaient à vivre un moment écoulé depuis longtemps.

Ensuite, j'ai su. J'ai tout compris.

Ce qui m'a fait le plus mal, c'est quand je suis venue m'assoir sur la nappe. C'était pour elle que j'étais là. Je l'ai prise dans mes bras entre deux bouchées de son sandwich jambon-beurre. J'ai entendu sa pensée à ce moment-là. Lui. Elle pensait à lui.

Je l'ai regardé s'en aller. Et j'ai vu son mari. Pour la première fois, quelqu'un me regardait dans les yeux. Si l'on peut dire ainsi.

Il a tout tenté. Tout.

Les semaines, les mois qui suivirent, il revenait. Un panier à la main, il discutait. Seul. Puis, au bout d'un certain temps, il déployait une nappe rouge à carreaux. Il l'étendait au sol et sortait une bouteille de champagne et deux sandwichs. Il déposait une serviette blanche à coté de lui et y plaçait un sandwich jambon-beurre. Ensuite il faisait de même sur ses genoux avec un sandwich poulet-crudités. Puis il mangeais. Au bout de deux minutes, il se retournait vers le vide à sa gauche et demandait le parfum de son sandwich. Il attendait quelques secondes et répondait à une question que lui soufflait son amour, "Poulet-crudités" disait-il. Le soir il enlevait sa veste et la déposait sur un petit cadre à sa gauche. Il le prenait dans ses bras et lui montrait les constellations. Il souriait. Ce n'était pas pareil. Ce sourire, ces gestes, tout avait changé et pourtant, il revenait.

Ce fut comme ça jusqu'à ce que je m'assoie à côté de lui. A ce moment-là, la joie le submergea. Il allait la revoir, il pourrait la serrer dans ses bras.

J'avais mis du temps à comprendre mais c'était la plus belle histoire d'amour que j'avais connu. Ils n'étaient pas idiots, ils étaient romantiques, un romantisme pur. Ce n'était pas leur but de tout recommencer, ils voulaient que leur histoire soit intemporelle, infinie. En fait, je n'ai pas gâché cette histoire pour une fois, je lui ai donné un autre tournant. Je me suis rendue compte à cet instant que mon métier était difficile, certes, mais les choses qui m'étaient données de voir n'avaient aucun égal.

On raconte qu'une fois partis, ils se sont retrouvés "là-haut" comme on dit. Sur un certain banc de la neuvième allée d'un parc. Moi, j'ai continué mon "travail", mais je savais que des histoires comme celle-là, je n'en connaitrais pas d'autres.

Vous avez compris n'est-ce pas ? Qui je suis. C'est bien simple, vous me verrez dans un de ces moments que l'on appelle drame ou tragédie. Je vous attendrais. Vous ne pourrez pas m'échapper alors inutile d'y penser, de me redouter. Dans tous les cas, je serais là.

Je n'aime pas mon métier, sachez-le.

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Solène