Il traversait les rues, regard vide, cigarette au bec, pendentif en forme de croix pendu au cou, frappant son torse à chaque pas. Les rues semblaient désertes et pourtant, elles bondaient de monde si rapidement, après chacun de ses passages, comme une éclosion soudaine, un pacte suprême avec celle qu'on appelle Mère Nature, Mère de tout et des cieux, Mère du vieux tronc d'arbres et des forêts, celles aux sons délicieux. Celle-ci, beaucoup plus dangereuse que l'homme, lui donnait accès à ce qu'il avait tant bien que mal recherché. Dans ce déluge, cette sphère d'un mètre qu'il s'était forgé, entre chaque passant, entre chaque maîtresse qu'il visitait, c'était comme un trou paumé, un trou tout court cela dit, percé par une aiguille. Il était patient et pourtant, le feu rouge l'agaçait lorsque le verre de la Nature si pur et faible tardait. Son pied s'avança simplement, légèrement, puis plus rapidement, il évita de justesse une semi-remorque qui le klaxonna, puis reparti dans un chemin qui s'enneigeait après son passage. Ce n'était pas l'envie qui manquait, plutôt le manque absent plus précisément. Et dans cette fausse, cette abysse dans lequel on ne remonte jamais, il s'était coincé sans jamais vraiment chercher à remonter, à appeler à l'aide.
Alors le soir il rentrait, regard vide, cigarette au bec, mais ce soir-là, c'était le soir de trop. Il s'installa sur le sofa, prit plus ample connaissance de l'appartement où il logeait fréquemment, empoigna un cutter et le déposa sous sa gorge. Cette mort était trop simple, bien trop connue, bien trop efficace, bien trop légère. Le toit était ouvert, la main sur la poignée qu'il baissa plus rapidement qu'il couchait avec les femmes, il pénétra dans ce trou à ordures, sacs poubelles traînaient et bien plus encore, cadavres de rats, de souris, de vieux souvenirs. Le ciel était bleu foncé ce soir-là, bleu nuit, évidemment, les étoiles s'isolaient dans un recoin perdu, les lumières éclairaient la belle ville de Londres, Londres est si beau la nuit, Londres est la seule ville que j'aime. Ses pieds tardaient à avancer, sa croix, il la serrait entre ses doigts. Il atteignit finalement le rebord de la mort, là où les gens sautaient pour se suicider. Il ne prit pas son élan, non, il ne sauta pas, le cutter était une mort bien trop facile, alors il attendrait seulement, jusqu'à sa perte.
Des plumes lui poussaient dans le dos, arracha sauvagement sa peau d'où jaillissait le liquide bordeaux et amer qui s'étalait sur le béton. Les plumes s'étendirent sur une plus grande longueur, poussant sur un pilier osseux, elles finirent par stopper leurs mouvements. Chacune avait pris sa place, chacune s'était immobilisée, l'ange de la mort, regard vide, cigarette au bec, pendentif en forme de croix arraché dans la main, il le laissa glisser sur le long de son bras, une tombée lente s'en suivie, il rejoignit le sol et s'éclatant brutalement. Londres est si beau la nuit, Londres est la seule ville que j'aime. Il se répétait, tentait de se dissuader. Mais au fond il savait très bien qu'il ne mourrait jamais, que tout ça n'allait jamais s'arrêter, qu'il allait être immortel jusqu'à la fin de la vie de la pauvre terre.
Cet ange de la mort au regard vide et accroc à la nicotine, cette drogue si bonne et si miraculeuse... transperça sa sphère, à l'aide de la lame, lamentablement elle s'écroula autour de lui, explosant en milles et un morceau, lamentablement, elle le libéra de ce poids, de ce lourd fardeau, de cette haine qu'il avait emmagasiné. Une main lumineuse s'approcha de son épaule, la maîtresse de la main s'assit juste aux côtés de lui, réceptionnant son épaule comme coussin. Ensemble ils scrutèrent les étoiles qui apparaissaient, ensemble ils firent disparaître les fausses lumières, même si Londres était si beau. Londres était bien plus beau en compagnie de la danse mélancolique et charmante de la lune qui abritait un petit d'homme munit d'une canne à pêche pour pêcher les étoiles, et d'un chapeau car ça le rendait plus beau, en pleine harmonie avec la farandole de lumières beaucoup plus belles et naturelles.
Ensemble, ils vaincront ce que personne n'a jamais réussi à vaincre, ensemble ils régneront, ensemble ils feront tout. Les ailes de la lumineuse s'éclaircirent, se libérant de son dos comme un papillon après avoir muté, des plumes blanches s'étalèrent sur le béton, se joignant à celles de l'homme. Puis soudainement, leurs ailes se mirent à battre, leurs doigts se rencontrèrent, leurs lèvres s'épousèrent dans une danse charnelle, si miraculeuse. Chacun eut sa vision des choses à ce moment-là, ce jour-là, ce soir-là, cette minute-là. On dit qu'il y avait eu une fête beaucoup trop lumineuse, et d'autres racontèrent le baiser langoureux que deux anges s'étaient échangés. Les plumes étaient des preuves qu'il avait tentés de montrer au monde entier pour déceler le secret de la Terre, mais celles-ci disparurent quelques années plus tard dans des cendres pourpres.

Mais bien sûr, tout ça n'était qu'une excuse, un mensonge qui en cachait un autre, ce même mensonge cachait une vérité que personne n'avait réussi à déceler. Il essayait de se cacher derrière des ailes, de faibles plumes qui s'éparpillaient.
Ce n'était qu'une excuse, depuis le début, une fichue excuse, dans ce merdier, dans tout ce foutoir. Finalement, il n'en restait pas moins ignoble. Il était lâche, il était inutile.
Du moins, c'est ce qu'il se racontait, c'est ce qu'il se disait pour essayer de se l'implanter dans le crâne telle une puce.