La décision

Depuis que j’ai reçu la lettre de Clavia Ramblay, je suis tiraillée entre deux émotions totalement contradictoires. Une excitation intense, qui ouvre des portes, qui dégage des fossés, opposée à une terrible sensation de perte, de désarroi et de chute.
Plantée devant mon ordinateur, je parcours une nouvelle fois le site de l’hôtel Sa Majesté, un établissement d’un luxe pur à vous faire tourner la tête, ouvert depuis 1930 et situé à Paris, à deux pas des Champs-Élysées. Oui, je rêve d’aller là-bas, oui, j’en meurs d’envie. Mais abandonner tout ce que j’ai ici ? Ma vie, mes amis… Alistair ?
Tu ne l’abandonnes pas, puisque vous n’êtes même pas ensemble.
Ah, cette fichue conscience ! Je ferme la page internet et pousse un profond soupir avant de me préparer pour le réveillon. Je n’ai pas encore pris ma décision quant au poste de commis qu’ils me proposent. Paris, c’est le rêve de tous les jeunes cuisiniers. La France, c’est la meilleure école du monde pour apprendre la bonne cuisine. Si je refuse cette opportunité, y en aura-t-il seulement une autre ?
Depuis que j’ai quitté l’Hybris, les choses stagnent et je suis retournée vivre chez maman. Nous avons passé Noël entre nous, à nous couvrir de cadeaux et à regarder des comédies romantiques. Couchée devant la télévision, j’en avais profité pour répondre à tous les messages « smiley-cœurs-père Noël » de Carl. Et pour changer, je n’avais pas eu de nouvelles d’Alistair. Mais ça, je commence à m’y faire. En même temps, plus loin il restera, mieux je me porterais.
Pour le Nouvel An, je vais chez Daisy et Eliott, son petit ami et apprenti de l’Auberge de la Louche d’Argent. Entre deux verres de champagne avant minuit, elle m’explique que l’Auberge est en pleins travaux de reconstruction. Les ouvriers vont et viennent, mais les dégâts sont plus importants que prévu.
— Tu te rends compte ? Greyclaw nous paie à rien faire ! Cet incendie, c’était une opportunité de dingue !
Elle se reprend, mal à l’aise, se souvenant que Papa est mort dans un incendie.
— Enfin… Je ne voulais pas dire ça comme ça. Désolée.
Eliott zappe les chaînes dans l’espoir de nous trouver une émission de variétés sans présentatrices blondes aux gros seins.
— La police n’a toujours pas trouvé de suspect ? je demande alors que Daisy râle sur une énième chroniqueuse aux airs de mannequin.
— Non, répond-elle, ils continuent de penser que l’incendie s’est déclaré tout seul. Malheureusement, vu les dégâts, difficile de prouver le contraire.
Les images diffusées aux infos à la télévision m’avaient profondément troublée la première fois. Encore maintenant, le souvenir est aussi désagréable qu’une brûlure. Si Alistair avait été à l’intérieur à ce moment-là… ou n’importe qui d’ailleurs. À cet instant précis, ma gorge se resserre.
— Tu imagines, c’est peut être un coup de Régina, glisse-t-elle avec un coup de coude.
Je manque de m’étrangler.
— Elle a bien commis des vols, non ? poursuit-elle. Si ça se trouve, elle cache un passé de criminel et personne n’est au courant ! Enfin, sauf Greyclaw qui a vu son CV…
— Tu divagues complètement ! je l’interromps, moitié amusée, moitié agacée. Régina a juré de me faire la peau à moi, pas à Greyclaw ! Elle était folle amoureuse de lui, brûler son auberge était loin de ses objectifs.
À moins qu’elle n’ait complètement pété un plomb après son renvoi et ai décidé de tuer tout le monde. Comment devient-on un assassin, au juste ?
— Oh ! C’est bientôt minuit ! nous hurle Daisy, un œil rivé sur sa montre. Attention, dans dix, neuf, huit…

Si Daisy a une vie trépidante depuis qu’elle a arrêté de bosser, la mienne est devenue sinistre. Des soirées entre amis sont rares. Les jours qui suivent, je me traîne entre les pièces de l’appartement tel un zombie, mange le strict minimum et repars souvent me coucher. Je n’ai envie de rien. Et surtout pas de recontacter l’hôtel Sa Majesté. J’ai presque peur d’être prise, c’en est ridicule. De son côté, maman me materne et aime ça. C’est rassurant d’avoir toujours quelqu’un pour vous chouchouter.
Je sors des toilettes en bas de pyjama quand mon téléphone se met à sonner.
— Salut, Maggy-jolie ! Bonne année, ma belle ! Alors, qu’est-ce que ça te fait d’avoir quitté l’Hybris ?
La voix chantante de Carl me décroche aussitôt un sourire.
— Pas mal de bien depuis que je ne vois plus ta tronche !
Il éclate de rire.
— Je dois t’annoncer une grande nouvelle. Tu sais que je suis officiellement viré, moi aussi ? me lance-t-il gaiement.
Puis, voyant que je reste sans voix, il enchaîne :
— Depuis que tu es partie, l’atmosphère est invivable ! Fabien, l’ancien commis, a décidé de démissionner. C’est Kim qui le remplace… aux côtés de Felix. Il est harcelé à longueur de temps, c’est pire que tout ! Son eczéma a recommencé. Ça m’a foutu hors de moi et j’ai légèrement pété les plombs.
— C’est-à-dire ?
Carl s’éclaircit la gorge.
— C’est-à-dire que je lui en ai mis une qui l’a fait décoller. Renvoyé sur-le-champ. J’ai à peine eu le temps d’attraper mes couteaux ! Et les tiens aussi, en l’occurrence, vu que tu les avais oubliés. Je te les déposerai dans ta boîte à lait lorsque je repasserai par chez toi.
Je suis effarée. Carl, qui est toujours souriant et attentionné, doux et drôle, se mettre à péter les plombs ? Et frapper Felix ? J’aurais donné cher pour voir ça !
— Il va porter plainte ? je demande.
— Il en meurt d’envie ! Mais comme c’est le toutou de Beauchamp, il n’en fera rien. Si cette histoire va jusqu’au procès, Kim va témoigner à propos du harcèlement qu’il subit et il se pourrait que l’établissement prenne très cher niveau réputation. Surtout si tu y apportes ton concours. Ils savent très bien ce qui se passe entre leurs murs, crois-moi.
Je serai plus que ravie que cela se retourne contre eux, je l’admets.
— Je pense que je suis rayé du monde de la grande cuisine pendant un moment, soupire-t-il. Et tu sais quoi ? Je m’en fiche totalement. Je me sens… délivré. Ce type en méritait une depuis que je l’ai vu t’attraper par les cheveux. Tu sais, Maggy-jolie, il y a peu de choses qui me sortent de mes gonds, mais contre ce genre de violence, je ne connais qu’une seule réponse.
Et moi, je me sens bouffie de fierté d’avoir un ami pareil.
Carl et moi finissons notre discussion sur un sujet plus léger et je finis par raccrocher.
— Maggy ? m’appelle maman. Tu veux bien aller faire quelques courses pour ce soir ?
Je proteste. Je sais que maman essaie de me faire prendre l’air. Nous sommes lundi et la neige n’a pas arrêté de tomber toute la semaine dernière. Il y a au moins quarante centimètres de poudreuse sur le toit de ma voiture. Quitte à sortir par ce temps terrible, autant en faire profiter une autre personne. Je passe un coup de fil à Daisy qui – par chance – est en ville.
— Je passe te chercher dans trente minutes ! Juste le temps… de… sortir… de ce fichu parking !
J’entends une série d’injures et le téléphone raccroche. Ah ! Daisy qui téléphone en conduisant ! Pourquoi cela ne m’étonne pas ? Je la vois débarquer une vingtaine de minutes plus tard dans l’allée principale.
— Tu t’es habillée comme une chiffonnière ! me lance-t-elle. Si j’avais su, je serais venue en peignoir. Allez, grimpe dans le char !
Toujours à me charrier, celle-là ! je songe en roulant des yeux.
Sa joie de vivre est intemporelle. Nous nous rendons au Super C le plus proche sur fond de musique électro. Heureusement, les voies principales ont été dégagées et le trafic n’est pas trop ralenti par les chutes de neige.
— Alors, qu’est-ce que tu as à me raconter ? me glisse-t-elle après que nous ayons épuisé les sujets banals comme le temps et sa nouvelle paire de chaussures.
— Qu’est-ce qui te fait croire que j’ai forcément quelque chose de neuf ? je lui réponds et nous entrons dans le supermarché, moi poussant mon caddie qui grince, elle sur mes talons.
— Parce que tu as l’air torturé alors que tu devrais péter la forme ! Non, franchement, ton ancien chef te faisait des crasses, cet endroit te rendait folle, tu devrais sauter de joie. Donc, qu’est-ce qui te préoccupe ?
Je fais mine d’être absorbée par ma lecture du dos d’un paquet de céréales. C’est idiot, mais même si je brûle d’envie de lui révéler la vérité concernant l’hôtel Sa Majesté depuis plusieurs semaines, une petite partie de moi se montre encore réticente.
Parce qu’une fois que Daisy sera au courant, elle te poussera à y aller !
Cette fois, j’abdique.
— J’ai reçu une réponse positive pour un job, je commence en reposant le paquet de céréales.
J’essaie d’avoir un ton détaché, mais ma voix tremblote. Daisy se penche vers moi.
— Et ? insiste-t-elle, le regard inquisiteur. Je suppose qu’il n’y a pas que ça, ou tu me l’aurais déjà dit ! Tu ne vas pas travailler dans une prison ou un truc comme ça ?
— Non, je réplique en poussant le caddie dans le rayon des produits laitiers. C’est un job de commis dans un hôtel.
Et pas n’importe quel hôtel, Madame !
Petit à petit, je sens l’excitation monter en moi comme des bulles de champagne. Daisy me fixe, perplexe.
— Alors, où est le piège ? s’exclame-t-elle, mains sur les hanches. Où est-ce qu’il est cet hôtel ?
— À Paris.
Voilà, je viens de lâcher une bombe. J’attrape deux bouteilles de lait en évitant Daisy du regard. Un silence pèse entre nous jusqu’à l’inévitable — un cri suraigu, digne des plus belles pimbêches de la télé-réalité. Une seconde plus tard, Daisy me saute dans les bras en caquetant :
— Mon Dieu ! Tu vas aller à Paris ? C’est fantastique ! Je n’arrive pas à y croire ! C’est géant ! Quel hôtel ? Dis-moi quel hôtel !
Me voilà rendue sourde par ses éclats de voix. Dans le rayon, tout le monde nous regarde. Je finis de prendre la crème et les œufs et accélère le pas, alors que Daisy continue de sauter d’un pied à l’autre d’un air réjoui.
— Sale petite cachottière ! Je savais bien que tu ne me disais pas tout ! Nom d’un chien… Paris ! Et où est-ce que tu vas ?
Je lui parle de l’hôtel situé à quelques pas des Champs-Élysées, de la magnifique devanture, des chambres de luxe, de la cuisine raffinée. Daisy est en extase ; à croire que je viens de lui annoncer le gros lot. Toutefois, mon appréhension reprend le dessus.
— Je n’ai encore rien décidé, déclaré-je finalement pour mettre fin à sa petite danse de la victoire. Je ne sais pas encore si…
— Rien décidé ? me coupe-t-elle, stupéfaite. Tu plaisantes, j’espère ? C’est une opportunité de fou ! Je te jure que si tu refuses cette offre, je t’en voudrais jusqu’à la fin de ta vie !
Je jette un paquet de papier toilette et la regarde avec agacement.
— S’il te plaît, tu peux te mettre un instant à ma place ? Tu crois que c’est facile pour moi de quitter Québec pour aller m’établir seule dans un pays que je ne connais pas du tout ?
— Tu l’as bien fait pour aller étudier l’allemand, non ?
— J’étais jeune ! rétorqué-je. J’avais besoin de liberté, je n’avais qu’une seule amie à Québec, et je n’avais pas…
Je m’interromps, mal à l’aise.
Je n’avais pas Alistair.
Daisy semble saisir l’idée et ses traits se font plus doux.
— Est-ce que tu l’aimes ? me demande-t-elle.
— Je n’en sais rien, dis-je, les mains tremblantes sur mon caddie. Et je ne sais pas non plus ce qu’il ressent. Mais tout ne tourne pas autour de lui. Il y a aussi tous les gens que je ne verrais plus. Ma mère…Tout ça me fait un peu peur.
Daisy passe une main dans mon dos et me lance un sourire rassurant.
— C’est l’aventure, Maggy. C’est toujours un peu effrayant, mais n’attends pas après les autres pour commencer à vivre ta vie. Demande-toi ce qui compte vraiment pour toi et, là, tu sauras quoi faire.
— Merci, grand sage ! je réplique, les lèvres pincées, et elle éclate de rire.
Nous passons à la caisse et ses mots me trottent encore dans la tête.
Qu’est-ce qui compte vraiment dans ma vie ?
C’est idiot de se poser une telle question, surtout lorsqu’on remplit des sacs de nourriture et de papier toilette senteur hibiscus. Et puis, tout s’illumine. Mon cœur tressaute. Je sais ce qui me rend heureuse ; ce qui m’a toujours rendue heureuse. Et là, profitant du fait que Daisy marche devant moi, je me murmure à moi-même :
— Je suis une cuisinière.